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La langue littéraire, une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simon
EAN13
9782213631158
ISBN
978-2-213-63115-8
Éditeur
Fayard
Date de publication
Collection
LITTERATURE FRA
Nombre de pages
568
Dimensions
23 x 15 x 0 cm
Poids
952 g
Langue
français
Code dewey
840.9
Fiches UNIMARC
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La langue littéraire

une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simon

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Fayard

Litterature Fra

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CHAPITRE PREMIER

Langue littéraire et langue parlée

On connaît peut-être l'étrange définition proposée par Albert Thibaudet en 1922 : « Il y a littérature là où les deux sexes sont présents, où se fait le mariage de la parole et de l'écrit. » La simplicité de la formule masque la complexité de l'histoire : pendant toute la période qui s'ouvre en 1850, la question du lien entre la littérature et l'oralité n'aura cessé d'être pensée, c'est-à-dire de poser un problème. C'est certes presque exclusivement dans la prose romanesque que l'on observe alors la prise en considération par la littérature de l'effectivité langagière de l'oral ; mais il y a de célèbres contre-exemples : Charles Péguy, en 1910, dans Victor-Marie, comte Hugo, se revendique du « langage peuple » et s'y essaie en mêlant des si il, des que un et autres traits populaires à une prose par ailleurs volontiers archaïsante ; Paul Claudel, en 1947, a plaisir à rappeler que Charles Ferdinand Ramuz avait trouvé chez lui, vingt ans plus tôt, l'exemple du « grand style paysan ». Mais dès qu'on y regarde de près, la question du rapport entre la langue littéraire et l'oralité se dédouble : il faudrait au moins séparer, d'une part, la volonté de rendre compte, dans le texte littéraire, de la diversité des parlures et sociolectes attestés et, d'autre part, la revendication d'un idiome écrit qui retrouve l'expressivité et la vigueur de la parole prononcée. Or on va voir que si ces deux questions sont souvent mêlées – celle de la spécificité de la langue orale, notamment dans les couches les moins instruites ; celle de la vocalité sonore de la parole, en tant qu'elle s'oppose au médium graphique –, elles ne se sont pas toujours articulées de la même façon entre 1850 et 2000. Dans tous les cas se joue la définition sinon de la littérature, comme le voulait Thibaudet, du moins celle de la langue littéraire.

« Langue littéraire parlée » et souci philologique

On connaît les dates qui marquent symboliquement la rencontre de la norme réputée être celle de la littérature, et des variantes sociales et régionales démarquées de la langue commune officielle : la révolution de 1848, qui fait du peuple un être politique majeur ; la conscription obligatoire à partir de 1872, conduisant à un brassage des populations qui atteindra son point culminant dans les tranchées de la Grande Guerre. Cette rencontre, de plus en plus évidente à partir de 1850, n'a pourtant pas pris la forme d'une rupture que l'on pourrait trop commodément situer avec la fin définitive de la monarchie en France : dès l'âge classique, la prose de fiction avait commencé à donner une place aux langues du peuple et, dès après la Révolution française, bien des écrivains romantiques manifestèrent une curiosité bienveillante pour la diversité des pratiques langagières de la nation. Ce retour au peuple est expliqué, bien souvent, par l'idée soudainement vive que celui-ci est, dans sa vérité et sa simplicité, la source de toute poésie et que la littérature peut se revivifier dans la fréquentation de sa langue et de ses formes de discours. L'explication est assurément un peu courte, mais elle n'est sans doute pas entièrement erronée : pour avancer un peu dans le temps, on voit qu'elle reste en bonne partie pertinente pour rendre compte du travail de George Sand, même si elle ne permet guère d'expliquer des entreprises plus complexes, comme celle d'Honoré de Balzac.

Quand la postérité revient sur la tentative de ces deux auteurs de laisser entendre la parole populaire, notamment campagnarde, dans le roman, elle est souvent sévère : « Les écrivains d'avant le naturalisme, Balzac, George Sand elle-même en ont laissé des notations extrêmement douteuses, simplement pour amuser leurs lecteurs citadins » ; tel sera le jugement d'un romancier issu du « populisme » littéraire du début du XXe siècle, André Thérive (1954, 222-223). Aux côtés de Sand et Balzac, sont le plus souvent cités Eugène Sue (Les mystères de Paris, 1843), mais aussi Victor Hugo qui – bien avant Les misérables (1862) – avait introduit nombre de termes argotiques ou populaires dans Le dernier jour d'un condamné (1829) ; on cite parfois encore le Barbey de L'ensorcelée en 1854 (mais non sans lui reprocher d'avoir trop dûment signalé ses normandismes : « Dans le langage du pays, il y revenait »), mais pas Michelet, dont on sait qu'il s'était déclaré incapable de faire entendre le peuple dans le livre du même nom (Le peuple, 1846). Quoi qu'ait pu en dire Abel Faure – la poésie « oppose une digue aux débordements de la prose qui a reçu en toute liberté les flots sans cesse renouvelés du langage populaire » (1912, 10) – la prose littéraire du XIXe siècle ne semble pas être allée plus loin dans son intérêt pour la langue parlée que certaines tentatives poétiques, comme celles de Jean Richepin ou de Jehan Rictus, de Germain Nouveau ou d'Aristide Bruant, voire de Tristan Corbière ou de Jules Laforgue. Peut-être la prose est-elle même allée moins loin : « Tout l'effort des révolutions littéraires au XIXe siècle n'avait pas été en effet jusqu'à rompre les barrières entre langue écrite et langue parlée » (Antoine 1965a, 443). Mieux, si l'on excepte quelques précurseurs, sans doute faudrait-il attendre les années 1920 voire 1930, pour assister en effet au « décloisonnement » de la langue parlée, c'est-à-dire pour que la parole de l'oralité quotidienne ne soit plus contenue dans le seul discours des personnages, et croise enfin la problématique de la langue littéraire en tant que telle.
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