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Eric R.

L'Âge de la lumière
par (Libraire)
27 août 2019

Portrait d'une femme lumineuse

On connait Man Ray, le photographe de génie et surréaliste. Mais qui connait Lee Miller, celle qui avec Kiki de Montparnasse, a partagé la vie du peintre et surtout son talent? Whitney Scharer dans son premier roman, redonne vie à cette femme injustement oubliée.

Lee Miller, qui partagea la vie de Man Ray de 1929 à 1932, sujet de nombreuses photos de l’artiste américain, fut aussi une grande photographe, apprenant dans la chambre noire de l’artiste américain les principes techniques avant d’expérimenter elle même ses propres idées en labos et dans la rue, pour devenir finalement, pendant la seconde guerre mondiale, une photo-reportrice entrant notamment à Dachau peu de temps après la libération du camp.
Mannequin new-yorkais, d’une beauté exceptionnelle, elle se lasse de n’être que sujet et veut devenir actrice de sa vie. De son père, omniprésent, écrasant, dont Whitney Scharer laisse transparaître par petites touches une relation ambiguë avec sa fille adorée et déifiée, elle a retenu le goût de la photo, de l’image. C’est à Paris que se fait en cette année 1929, la vie intellectuelle mondiale. Lee Miller débarque au Havre avec un vieux Graflex, dont elle ne sait se servir et qu’elle se fera voler rapidement. Munie de sa seule beauté, elle va bientôt rencontrer au hasard des cafés le monde qu’elle est venue chercher: celui des artistes, d’Eluard à Picasso en passant par Cocteau à Tzara. Et bien entendu Man Ray, épuisé d’une très longue relation avec Kiki de Montparnasse, qu’il a immortalisée notamment dans cette célèbre photo de la femme violoncelle. Whitney Scharer décrit alors, dans un milieu parisien débordant de créativité mais aussi de bassesse et de jeux de cour, le début de cette relation, relation d’artiste à assistante d’abord, puis d’artiste à modèle, puis d’artiste à élève, puis d’artiste à maitresse, et surtout d’artiste à artiste. A travers ce Paris où Breton fait la pluie et le beau temps, les femmes ont du mal à exister en dehors de leur beauté et de leur corps. Picasso les regarde, s’en sert, les utilise, les jette et parfois les détruit. Plus subtile est la relation de Man Ray avec Lee Miller et le récit démontre, à défaut de volonté de partager l’espace de la création, du moins l’absence apparent de désir d’appropriation du travail de l’autre. Exemplaire est ainsi l’épisode de la découverte involontaire du procédé de la solarisation qui sera l’originalité de la deuxième partie de l’oeuvre de Man Ray et dont la création revient probablement à Lee Scherer, oubliée très souvent dans l’Histoire.

Le roman monte ainsi en puissance montrant en détail comment la volonté émancipatrice de la jeune femme soucieuse de créer son univers photographique se heurte à une absence totale de reconnaissance de Man Ray qui ne voit en son amante qu’une femme, qu’un corps mais jamais une artiste, une égale. Le style parfois maladroit, si il s’attarde un peu longuement sur le désamour progressif de Lee pour l’homme Ray, en maniant parfois des facilités littéraires, est plus efficace quand il devient le support d’un parti pris qu’il faut bien appeler féministe. Lee Miller ne fit pas que développer les films de Man Ray ou montrer un visage parfait souligné par les effets volontaires de la solarisation. Elle fut aussi une créatrice talentueuse et le mérite principal de l’ouvrage est de montrer cette ascension intérieure. Lee Miller n’est plus désormais seulement l’égérie de Man Ray. Elle est une femme artiste.
En cela déjà ce livre est nécessaire.
Eric

La Maison
21,00
par (Libraire)
27 août 2019

Un livre dérangeant

En intégrant une maison close à Berlin, la jeune écrivaine Emma Becker poursuit sa quête de compréhension de la mécanique sexuelle des femmes. Et des hommes. Dérangeant et incendiaire.

« Ce n’est ni un caprice ni une fantaisie d’écrire sur les putes, c’est une nécessité. C’est le début de tout. Il faudrait écrire sur les putes avant que de pouvoir parler des femmes, ou d’amour, de vie ou de survie ». Cette phrase glissée au milieu de ce gros livre dit tout de son objet. Emma Becker, jeune écrivaine de 31 ans, auteure déjà de deux romans et vivant à Berlin a décidé de parler de ces maisons closes dont elle dit que « ce sont des lieux où ce sont les femmes qui gouvernent ». Elle décide donc de rejoindre une maison close berlinoise pour ce qui devait être une année, et dura finalement deux ans et demi.

Pour son troisième roman la part autobiographique est indéniable ce que Emma Becker confirme: « L’écriture est à mon sens un second temps de l’expérience, une plongée au coeur de cette expérience, pour en éprouver toutes les dimensions. Je n’ai jamais pu vivre quoi que ce soit sans être déjà en train de l’écrire, simultanément ». Admirative de Calaferte cherchant à décrire « La Mécanique des Femmes », elle veut à son tour décrire la Mécanique des Hommes.

Ces deux années, elle va les passer dans deux maisons closes. Deux semaines d’abord au « Manège » où elle découvre ce qu’il y a, à ses yeux de pire dans la prostitution, et dont elle décrit les tares, avant de partir pour « La Maison », un bordel bourgeois. On rentre avec elle dans ce lieu, totalement réglementé en Allemagne. On découvre les locaux, les modalités de fonctionnement, les tarifs, mais pourtant le lecteur ne se trouve jamais en situation de visiteur ou de voyeur. Le sujet principal est ailleurs. Ici c’est toute la sexualité qui est intellectualisée comme si Emma se regardait ou regardait son client en train de faire l’amour pour comprendre les mécanismes du plaisir. Comme si la compréhension de l’acte était plus importante que l’acte lui même. Les longues heures perdues à attendre, l’ennui laisse le temps à l’écrivaine de regarder le comportement de ses voisines, leur motivation, leurs envies, leur lassitude. Le peu de relations entre elles lui permet de deviner, d’imaginer. Ce livre n’est donc pas une enquête sur les maisons closes mais une introspection.
A travers de très beaux portraits elle cherche à comprendre cette sexualité féminine tellement plus complexe que celle, bête et mécanique des hommes. Pourquoi se prostituer? Comment séparer l’affect du sexe? Quelle vie affective et sexuelle en dehors du bordel? Quand et pourquoi jouit on réellement?
En miroir de cette sexualité décortiquée, auscultée, épiée, le livre raconte aussi bien entendu celle des hommes, montrée comme une simple mécanique répondant essentiellement à des nécessités hormonales. Pas de portraits de pervers, pas de répertoires de pratiques bizarres. Le client qui a fait le plus peur l’écrivaine ne l’a pas touchée, lui demandant simplement d’inhaler des rails de coke avec lui. L’érotisme semble propre à la femme et l’on découvre à la fin de l’ouvrage avec gourmandise les pages quand Emma essaie de s’imaginer en homme, mais un corps d’homme en gardant son cerveau de femme.
On ressort de cet ouvrage un peu éreinté. Parfois porté par de belles pages quand le sexe et l’amour s’associent. Parfois lesté de tristesse quand le sexe tarifé est glauque et mécanique. Un livre probablement incandescent quand il défend la légalisation des maisons closes. Un livre indéniablement libre. Mais un livre dérangeant.

Eric

Une Partie de badminton
par (Libraire)
21 août 2019

Adam fidèle à lui-même

Bon sang c’est quoi ce bazar? C’est quoi cette vie? Il y a des moments comme cela au cours d’une existence où tout semble partir en quenouille, où tout se dérègle. C’est ce moment particulier qui frappe de plein fouet Paul Lerner. Il prend en quelques jours plusieurs déflagrations simultanées: une jeune femme le suit pour lui avouer qu’elle est sa demi soeur, son meilleur ami décède et il découvre une vie parallèle à son épouse. Cela fait beaucoup pour un seul homme, âgé de 45 ans, ancien écrivain à succès en train de tomber dans l’oubli, revenu en Bretagne, après un séjour parisien de 5 ans et espérant se refaire à cette occasion une nouvelle vie.
On le connait en plus ce Paul Lerner, c’est cet homme qui retourne voir les « Falaises » à Etretat où sa mère s’est jetée auparavant, c’est aussi Paul, écrivain de 40 ans des « Lisières » qui revient dans une banlieue pavillonnaire retrouver ses parents vieillissants. C’est un des doubles d’Olivier Adam, celui qui mélange pour nous perdre, des éléments réels de sa vie et ceux d’un personnage imaginé. Celui qui en fait en partageant ses sentiments de tous les jours nous renvoie notre image dans un miroir d’autant plus réel et fidèle qu’il reflète notre monde, celui des attentats, de la montée du racisme, de notre solitude dans un univers connecté, de nos difficultés à perdre nos enfants devenus adolescents. Des poncifs? Peut être mais le talent d’Olivier Adam est de faire de ce quotidien une oeuvre originale qui nous donne à mieux comprendre nos maux, nos difficultés à vivre, simplement parce que lui, ou Paul, prennent en charge toutes nos névroses, nos peurs. Ce n’est pas un caïd, un fier à bras, ce Paul. Plutôt un être qui a du mal à communiquer avec ses proches, ses collègues,et même ses amis. C’est ainsi. Tous les cinq ans Olivier Adam dresse le bilan de questionnements et des évènements de sa propre vie.

Et comme à chaque fois, cette introspection s’accompagne d’un oeil aiguisé sur notre société et son évolution. Cela doit être probablement ce que l’on appelle « sentir l’air du temps ». Les allers-retours Bretagne Paris permettent d’explorer deux univers: celui des bourgeois bohême d’abord, ces fameux Bobo, avec lesquels Paul-Olivier a travaillé. L’univers de l’édition, du cinéma, des expositions, de la culture dévorée presque au quotidien. Celui de la province ensuite, en l’occurence St Lunaire, Dinard, St Malo, des balades sur les plages, du retour à la nature. Evidemment on préfère Olivier Adam quand, d’un style fluide, il décrit les rochers, la côte, la pluie et les nuages qui reviennent sans cesse comme un symbole du quotidien. Mais il est trop lucide, et trop honnête pour en faire un paradis. Il manie à la perfection une auto dérision salutaire y compris dans sa vie familiale que secoue son épouse et une fille en train de quitter l’adolescence. Il faut négocier car l’existence est
« un sacré sac de noeuds, un putain de sport de rue et Paul acquiesça.
-Sûr c’est pas du badminton »,
comme le chante Alain Chamfort.
On se laisse entrainer avec plaisir dans ce labyrinthe et le récit réserve son lot de surprises avec une fin remarquable qui laisse le soin au lecteur de savoir si Paul va gagner cette fameuse partie de badminton ou comme le dit Olivier Adam, s’il va falloir négocier avec « la loi de l’emmerdement maximum ».

Eric.

Dans la lumière des peintres
par (Libraire)
16 août 2019

Les mémoires d'Adrien

Fils du couple fondateur de la galerie et de la Fondation Maeght, mondialement reconnue, Adrien Maeght raconte une des plus grandes aventures artistiques du XX ème siècle. Un texte en forme de testament. Et de plaidoyer.

Dans les dernières pages de son livre « La Saga Maeght », Yoyo Maeght écrivait: « Si Papa possède encore des capacités de jugement, va t’il faire un bilan de sa vie et prendre conscience qu’il s’est privé de l’essentiel? ». Prenant sa fille au mot, sans jamais évoquer ce défi, à l’aube de sa vie, Adrien Maeght, fils de Aimé et Marguerite Maeght, couple fondateur de la plus grande galerie d’art moderne au monde du XX ème siècle et de la Fondation de St Paul de Vence, trace effectivement dans ce livre un bilan de sa vie et répond aux reproches d’une de ses filles. C’est qu’il est terrible le paradoxe de cette famille au firmament de l’histoire de l’art et totalement détruite par des guerres familiales intestines où les perquisitions succèdent aux procès. Sans doute avec l’âge, Adrien a aujourd’hui 89 ans, la tolérance et la compréhension priment sur le combat et la confrontation. Le livre d’Adrien Maeght est donc dénué de toutes violences et répond explicitement avec pudeur à toutes les accusations d’une vie familiale broyée. Quand Yoyo glorifie son grand père Aimé, à qui elle dresse une statue d’airain, Adrien préfère expliquer son comportement jugé d’enfant gâté ou d’incapable, lui qui sera en froid permanent avec son père dès l’enfance mais sera adoré de sa mère qui lui lèguera à sa mort sa moitié du patrimoine des Maeght, provoquant le début de 50 ans de procédure.
On se dit alors que l’art, l’argent, le pouvoir rendent fous. Qui aurait pu imaginer que Aimé Maeght, orphelin de guerre, titulaire d’un CAP de dessinateur lithographe et Marguerite, sans aucun diplôme, allaient rencontrer, faire vivre, vendre, exposer et côtoyer les plus grands peintres du siècle dernier? Adrien nous aide à remonter cette histoire fabuleuse, déjà bien connue mais agrémentée du regard d’un adolescent qui a vécu ces moments privilégiés. La première rencontre avec Bonnard au Canet et l’incroyable dialogue avec Mme Maeght, totalement ignorante des prix pratiqués par le peintre ou les séances de pose avec Matisse racontent mieux que jamais des moments privilégiés de vie et donnent encore plus d’ampleur à la légende. Bonnard sera l’ami, le mentor de Aimé. Matisse sera le pilier des débuts économiques. Braque, à qui Adrien consacre de nombreuses pages tendres et belles sera l’ami fidèle jusqu’à sa mort en 1963.
Elle devait posséder quelque chose de particulier cette famille. Certainement un amour véritable et sincère pour ses créateurs, si différents du commun des mortels et une véritable passion pour l’art. Et l’on ne peut que croire Adrien Maeght quand il explique son amour des oeuvres qu’il côtoie au quotidien dans la galerie, dans son appartement ou chez les artistes. Même sans révélation fracassante, on lit, ou relit, avec plaisir les portraits de Miro, ami infaillible, les exigences formelles de Giacometti, la gentillesse enfantine de Calder, la jalousie de Chagall. Et les repas du samedi chez les Braque autour du fameux « gigot d’agneau ».

Ainsi se lit ce livre, entre témoignage passionnant du monde de l’art pendant un demi siècle et une sordide histoire familiale, dans laquelle l’amour est inégalement réparti. Adrien Maeght écrit au début de son livre qu’il a « adoré » sa mère et qu’il a « beaucoup aimé » son père. Une nuance affective qui explique probablement en partie la déliquescence familiale. Avec le pouvoir. L’argent. Et la démonstration que l’Art ne peut pas, seul, rendre totalement heureux.

Eric

Bootblack
14,00
par (Libraire)
27 juin 2019

New-York des années 30 au ras du sol

Après le formidable dyptique "Giant" consacré aux ouvriers constructeurs de gratte ciel new-yorkais, Mikaël poursuit sa description des quartiers populaires, misérables ou des milliers de migrants se cherchent une identité.
En cette année 1929, des gens fortunés, on ne distingue bien souvent que les pieds, les chaussures que font reluire ces enfants, ces bootblacks pour 10 cents, à genoux, la tête baissée. C’est l’un d’entre eux, Al, que Mikaël nous présente, Al comme Altenberg, un nom venu du village natal de ses parents, en Allemagne. A dix ans il est orphelin et va devoir apprendre à survivre dans la jungle de la ville tentaculaire. Comme Oliver Twist de Dickens, on va le suivre dans sa quête d’une identité qu’il revendique américaine et surtout dans sa quête de survie. Les potes comme Shiny, les mauvaises fréquentations, la pègre, la mafia, constituent l’environnement du gosse devenu adolescent et amoureux de la mystérieuse Margaret.
La qualité première du premier tome de ce dyptique réside dans un dessin superbe, identifiable parmi des milliers d’autres et qui s’appuie sur une évidente documentation. Comme dans un livre photos des années trente, on se met à observer avec attention les moindres détails de cases dans lesquelles la vie quotidienne au ras du sol est décrite avec minutie. On découvre les échoppes, les théâtres, la gare ou le port d’une ville en pleine effervescence quand les langues se mélangent, les classes sociales s’affrontent ou s’ignorent. Comme un cinéaste soignant ses cadrages, l’auteur magnifie des vues en contre plongée de la Grosse Pomme, sujet principal de cette BD, où le brouillard nimbe souvent les tours comme pour les rendre plus humaines.
L’Amérique se construit aussi dans ces quartiers ou âgé seulement de 10 ans, Al crie en s’enfuyant de chez lui une dernière fois: « Ici les gens se font tout seuls », même si l’avenir lui prouvera que cette élévation sociale ne se fait pas sans difficultés ou compromissions. Le rêve américain s’est aussi construit sur de difficiles illusions. Mikaël montre superbement l’envers du décor.

Coup de cœur d'Eric.