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Hiver

Hiver

Christopher Nicholson

Quai Voltaire

  • 26 novembre 2015

    Fleur de givre

    Le roman de Christopher Nicholson a le charme d'une fleur de givre, beau mais glaçant. Au coeur du Dorset, lors d'un hiver particulièrement rigoureux, Thomas Hardy va se réchauffer une dernière fois aux flammes d'un amour fantasmé. La troupe de théâtre amateur de Beaminster, la localité proche de sa maison, monte une adaptation de "Tess d'Uberville". Gertrude Bugler, une jeune villageoise interprète Tess. Elle incarne pour le vieil écrivain, qui entre dans sa quatre-vingt-quatrième année l'idéal féminin : une somptueuse chevelure brune, un teint pâle, une bouche rouge et charnue et un accent un peu rustique.

    L'auteur réussit à rendre palpitant un huis-clos à priori peu "accrocheur". Thomas Hardy et sa seconde épouse, Florence Dugdale, son ancienne secrétaire, âgée de quarante-six ans partagent un quotidien extrêmement ritualisé. Lui, que son corps fatigué abandonne peu à peu, s'est réfugié dans une intense vie intellectuelle. Il continue chaque jour à se mettre à sa table de travail et à attendre que les mots lui viennent pour les coucher sur le papier .Lors de ses promenades dans les alentours immédiats de la maison, il observe attentivement les moindres détails du paysage, les moindres changements dûs au passage des saisons, les chants des oiseaux, les traces légères des pattes d'un lapin dans l'herbe gelée. L'auteur offre au lecteur des descriptions "magiques" de la campagne anglaise. Les pensées de Thomas Hardy sont assez sombres, la guerre de 14/18 a conforté, si tant est que c'était nécessaire, sa vision très pessimiste de l'homme. Le seul qui parvienne à le distraire et à le sortir de son introspection quasi-permanente est Wessex, un petit fox-terrier à poils durs. Il cède à tous les caprices du chien, qui est devenu en quelque sorte l'enfant que le couple n'a pas eu.

    Christopher Nicholson nous permet de rentrer dans l'intimité de l'écrivain mais aussi dans celle de son épouse. Les chapitres consacrées à celle-ci nous font entendre sa plainte. La maison et ses pins l'oppressent. Elle voudrait que les arbres soient taillés, cette demande récurrente rencontre une forte opposition chez son mari qui a développé, presque à son insu, une pensée animiste. Il ne veut pas faire blesser les pins et ne croit pas que la santé fragile de Florence soit liée, comme elle l'affirme, aux spores libérées par les arbres.Les nerfs à fleur de peau, elle se sent prisonnière du rôle qu'elle a , elle-même, choisi : secrétaire et garde-malade. Elle voudrait que Thomas s'intéresse à elle, lui manifeste plus d'affection. Elle voudrait que le personnel se montre plus respectueux à son égard. Elle voudrait que son mari meure et profiter de sa fortune pour quiter l'Angleterre et trouver refuge dans le Sud de la France. Son seul réconfort, elle le trouve auprès de Wessex et de ses poules. L'auteur dresse un portrait terrible, cruel de cette femme qui s'est rêvée en muse pour le célèbre Thomas Hardy et voit le rôle de sa vie lui être dérobé par Gertie Bugler. Difficile d'éprouver de l'empathie pour ce "personnage" tant il se montre horripilant dans son malheur.

    Une autre voix apparaît, celle justement de Gertrude, mariée depuis peu et mère d'un nourrisson, Diana. Elle aime le théâtre et connaît un certain succès d'estime dans les pièces montées par la troupe du village. Le fait d'être remarquée par l'écrivain et d'incarner "Tess" lui donnent le fol espoir de monter sur une scène plus prestigieuse, à Londres par exemple. D'ailleurs, une proposition lui est faite en ce sens et elle compte bien saisir sa chance. C'est compter sans la jalousie maladive de Florence Hardy qui va découvrir, sur le bureau de son mari, des poèmes d'amour adressés à la jeune femme.

    Le roman de Christopher est un "joyau". Sa parfaite connaissance de la vie de Thomas Hardy lui permet de recréer de façon magistrale le dernier béguin hivernal de ce dernier. Le style est ciselé, d'une précision presque clinique quand il décrit les malaises de Florence, d'une grande poésie quand il évoque la nature anglaise.