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Jean T.

https://lecturesdereves.wordpress.com/

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Le Rouergue

15,00
par (Libraire)
24 octobre 2021

Prévenons d’emblée qu’il y a des choses à ne pas chercher. D’abord, le lieu, Solak, une presqu’île "quelque part au nord du cercle arctique, avant la fin du siècle passé", un lieu imaginaire créé pour les besoins de l’histoire, un endroit loin de tout , abandonné, hostile.

Quatre hommes y vivent. Grizzly, le scientifique, plutôt jeune, qui a pour mission de comprendre la banquise, de mesurer la glace. Il est le seul qui "a un sens tout trouvé et plus solide auquel s’accrocher". C’est le plus bavard du groupe, un lecteur de poésie, un passionné d’écologie. Il quittera Solak au printemps suivant.
Les trois autres sont des militaires qui gardent le drapeau du pays auquel appartient Solak. Roq est le chasseur du groupe, celui qui trouve plaisir à tuer des ours pour faire l’approvisionnement en viande, et aussi pour tanner les peaux qu’il vendra quand viendra le bateau, à la fin de l’hiver arctique. C’est un homme massif, un violent, un rustre pas facile à vivre. Piotr, le narrateur, est sur l’île depuis vingt ans. C’est le chef des militaires. Il a à cœur de prendre soin de ses hommes, de veiller à ce qu’ils vivent au mieux dans des conditions climatiques extrêmes. Mais c’est le chef et il peut avoir des exigences. Le troisième militaire est un jeune, "le gamin", qui a été hélitreuillé pour remplacer Igor qui s’est suicidé, ne supportant plus la nuit polaire. Le jeune homme est muet, un "enfoiré de muet à la con" qui noircit les pages de ses carnets. Il est nerveux, tendu, énigmatique pour les autres hommes. Son arrivée perturbe le fragile équilibre de ce petit groupe
Que font sur ce bout de territoire, ces hommes durs au mal et au froid, ces hommes virils plein de force ? Rien ne donne sens à leur vie dans cet endroit, ils n’ont rien à désirer, leur vie semblant devoir se terminer sur cette île. Ils sont seuls face à eux-mêmes, sans horizon positif, sans rien qui puisse réchauffer leur vie. On ne saura que peu de choses sur les raisons de leur dépôt sur cette île, juste assez pour nous inquiéter et nous faire pressentir un drame puissant.
Et c’est la deuxième chose à ne pas chercher : comment ça va finir. Caroline Hinault a imaginé une fin imprévisible, aussi extrême et glaciale que le climat de l’île.
Ce roman très noir capte le lecteur et ne lui laisse aucun moment de répit à cause d’une écriture minimaliste et efficace. L’auteure ne décrit pas la violence de la situation et de ces hommes, elle la fait ressentir, elle nous y plonge par une façon d’écrire sèche, rude, âpre, sans u mot de trop. On n’a ni le besoin ni le temps d’imaginer les situations que leur danger, leur violence, leur folie, leur mystique, la beauté glaciale du paysage, leurs angoisses, leurs rancoeurs s’imposent au lecteur qui éprouve ce que vivent ces quatre hommes.
Avec une intrigue quasi inexistante, Caroline Hinault réussit à créer et maîtriser une tension qui nous empoigne et nous laisse sans voix à la fin du roman. Pour un premier roman, c’est très fort !

Gallimard

12,90
par (Libraire)
15 octobre 2021

Zoé Cosson vient à Aulus chaque, passer ses vacances dans un hôtel désaffecté que son père a acheté aux enchères. Aulus, "Personne ne dit « Aulus-­les-­Bains » en entier. On dit juste "Aulus"," est un village de montagne situé au fond d’une vallée étroite, après Saint-Girons. C’est une station thermale qui date de la seconde moitié du 19ème siècle, qui a été fermé au milieu du 20e.

Aulus est un petit village, "seules deux rues le traversent"; il compte moins de deux cents habitants. Elle vit dans cet hôtel, en visite les étages et les chambres, le quitte pour des randonnées en montagne. Dans le village, elle regarde, écoute et brosse le portrait de Jean Bacque, le boucher, de Marie et de son épicerie, de René, l’artiste et de bien d’autres Aulussiens qui "ne ressemblent pas aux gens de la ville". Elle raconte aussi la mine de tungstène aujourd’hui fermé, toujours pas vidée de son matériel et de ses stériles, qui est fermée, le procès de la centrale hydroélectrique, "de l’ours ou du procès de la centrale hydroélectrique", de son père qui aime rencontrer et faire parler les gens...
Zoé Cosson montre la solidité de la montagne et des gens qui l’habitent, leur enracinement. Elle montre aussi que tout peut s’effondrer comme a décliné la station thermale, que l’équilibre est fragile. Le récit est précis et évocateur d’une vie non-urbaine, très respectueux des personnes pour lesquelles l’auteur éprouve une affection non feinte.
C’est un joli texte, charmant, bien écrit qui se lit facilement et immerge son lecteur dans l’ailleurs de ce petit village, à Aulus.

Thierry Magnier

14,90
par (Libraire)
14 octobre 2021

Un recueil de neuf nouvelles écrites par neuf auteurs suédois qui parlent aux adolescents et jeunes adultes de sexualité, de désir, de plaisir partagé, de corps qui changent, de façon explicite et décomplexée.
Les nouvelles sont différentes, plus ou moins réalistes, plus ou moins fantasmatiques, plus ou moins crues, diversement érotiques.
On aimera le ton joyeux, sans moralisme, non prescriptif et incitatif. Des textes courageux très "Thierry Magnier"...

par (Libraire)
14 octobre 2021

1929, une usine de textile ferme en Hongrie et s’installe en France, près de Lyon. On y fabrique de la viscose à partir de la cellulose. L’usine a besoin de main-d’œuvre, elle prend en charge les ouvriers et embauche facilement les étrangers. Deux cousines, Szonja et Marieka quittent leur pays pour cette usine, la Tase, normalement pour un contrat de quelques mois. Elles rejoignent d’autres travailleurs venus d’autres pays.

Paola Pigani raconte un moment de l’histoire industrielle de la première moitié du 20e siècle, l’histoire de tous ceux qui ont travaillé dur, qui ont usé leurs corps dans les usines dangereuses, mal éclairées, mal aérées, mal organisées, utilisé des machines non sécurisées, manipulé des produits toxiques. Ces travailleurs étaient logés sobrement dans des foyers et des cités construites près des usines. Ils menaient une vie sous surveillance des patrons et des religieux.
Nous ne savons pas, pour la plupart d’entre nous, ce qu’étaient ces usines, ce monde industriel et nous n’avons pas connu les luttes collectives, la réflexion politique, les grèves qui ont abouti au Front populaire, l’étonnement joyeux de 1936. Paola Pigani ressuscite toute cette époque dans un récit respectant la façon de parler de ces étrangers. Elle rappelle la condition féminine, le logement collectif des femmes dans des foyers tenus par des religieuses, leur condition d’épouse soumises à la rudesse des hommes. Elle rappelle aussi qu’elles se sont émancipées. Elle situe son récit près de Lyon où elle vit, à Vaux-en-Velin, à Villeurbanne, le long du canal de Jonage, au Chateau-d’eau, près de la Rize, des lieux qui n’ont pas été effacés mais réhabilités.
Elle n’oublie pas la fraternité des dimanches où les ouvriers, toutes nationalités confondues, allaient danser dans les guinguettes et les bals populaires, pour oublier la semaine, s’étourdir, sentir leurs corps libérés et souples, et parfois rencontrer l’amour.
Écrit avec une simplicité recherchée qui convient bien à un récit sur la classe ouvrière, c’est un très beau texte qui rend hommage et ressuscite des vies discrètes.
Un récit qui rappelle que l’immigration est toujours d’actualité et que des luttes peut surgir un monde meilleur.

16,00
par (Libraire)
7 octobre 2021

À l’orée de sa vieillesse, un homme, Philippe, écrit une lettre à son neveu, Pierre, pour lui raconter une histoire ancienne dramatique.
Cette année-là, l’été torride du fait du dérèglement climatique dessèche la nature, modifiant les repères de cet homme au chômage, vivant sans sortir de son hameau, passant ses journées dans l’attente du retour de son fils du lycée. Une vie vide comme "l’âme du fusil", un terme qui désigne le diamètre du canon d’un fusil, un tube vide. Pour assouvir sa passion pour la chasse et oublier son ennui, il part dans la campagne ou dans la forêt, jouir de la nature, s’émerveiller des arbres, de la flore, de la faune sauvage, d’un étang. Il pense alors à ses fusils, à son chien, aux chasses qu’il a fait, à celles qu’il fera avec son fils, quand il lui aura offert son fusil et son chien.

Jusqu’au jour où il voit son nouveau voisin se baigner nu dans "son" étang. L’homme n’est pas bâti comme eux, son corps est fin, féminin. Philippe est intrigué. Il se met à l’épier, visite en douce sa maison pour essayer de comprendre l’homme et de découvrir la raison de sa présence dans le hameau. Il le désire sans pouvoir se l’avouer. Il cherche à se faire accepter par lui, puis à ce qu’il soit accepté par ses copains et sa femme, Maud qui leur prépare des repas arrosés le dimanche. Il ne voit pas vers quel drame il se dirige...
Elsa Marpeau décrit un homme à la dérive, qui ne supporte pas son isolement, dont le monde est limité depuis qu’il ne quitte plus son hameau. Le nouveau voisin arrive avec une autre façon de vivre, il n’est pas chasseur, il perturbe le groupe d’hommes qui l’accueillent. Méconnaissant les règles tacites du groupe, il transgresse un interdit qui provoque le drame. Un drame terrible et très noir.
Elsa Marpeau analyse finement ce qui produit le drame : la fierté machiste des hommes, leur attachement à leur mode de vie rural, tout ce qu’ils ne disent pas et quipourtant les meut.
Elle connaît bien le milieu de la chasse et décrit joliment la nature telle que la voit Philippe, abaissant la vigilance du lecteur qui pourrait finir par considérer ces hommes comme de grands écolos. C’est bien fait, mais plutôt dérangeant…
Ce polar rural est très bien écrit et respecte la langue de ces hommes de la France profonde. Il tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page. Une composition très habile lui donne une puissance presque bestiale.
Un très bon roman noir.