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A travers les champs bleus

A travers les champs bleus

Claire Keegan

Sabine Wespieser Éditeur

  • 8 octobre 2012

    Claire Keegan possède un don. Celui merveilleux de décrire l’indicible, de suggérer des troubles, les sentiments terrés, l’ambiguïté d’une situation ou le drame qui y couve. Ces huit nouvelles sont des pépites! Et comme pour tous mes coups de cœur, il m’est difficile d’en parler.
    Tous ces textes sauf un se déroulent en Irlande. Par quelques éléments, on devine qu’ils sont ancrés dans un présent proche de nous.
    Une écrivain s’apprête à passer quelques jours en résidence dans l’ancienne maison d’un auteur décédé pour y écrire. A peine arrivée, elle est dérangée par un homme d’origine allemande qui voudrait visiter la maison. Dans la seconde nouvelle Le cadeau d’adieu, une jeune fille cadette de la fratrie part pour l’étranger.

    A à la différence de ses aînées, elle n’a pas eu le droit au pensionnat pour suivre des études. Non, il lui a fallu rester à la ferme. A aider, se rendre utile. Et pire. Dans ce huit-clos qui m’a laissée abasourdie, les personnages préfèrent parler à demi-mots ou par des regards plutôt que de prononcer l’innommable. La pudeur, la gêne sont quasi quasi-palpables. Les relations père-fille sont au centre d’une autre nouvelle La Fille du forestier où le père s’est marié ne pensant toujours et encore qu’à son exploitation, un homme travailleur mais radin. Sa femme se vengera de cette union sans amour. Tout au long de cette nouvelle, la tension va en crescendo. Dans une autre, un prêtre tremble pour la première fois en mariant un jeune couple, et la mariée ne semble pas très à l’aise. Dans la nuit des Sorbiers, il est question également d'un prêtre. Depuis sa mort, sa maison est occupée par sa cousine femme quarantenaire, peu bavarde et aux coutumes étranges venue d’une autre région d’Irlande. Les croyances et les superstitions accompagnent cette magnifique nouvelle !

    L’amour, les sacrifices, les traditions, les préjugés, la famille… autant de thèmes explorés avec brio. De son écriture ciselée, Claire Keegan dépeint avec subtilité ses personnages, les sensations, la nature. Et la surprise, l'effroi de ce que l'on découvre sont d'autant plus saisissants.
    Je n’ai pas lu ce recueil, je l’ai ressenti ! Vibrant, profond, émouvant où la force de l’écriture par son acuité et sa finesse dégage une véritable splendeur ! Une chose est certaine, ces nouvelles vont m'habiter très longtemps...


  • 3 octobre 2012

    Terre d'Irlande.

    Troisième œuvre et deuxième recueil de nouvelles de cette jeune auteur irlandaise après "L’antarctique" et "Les trois lumières", ce dernier, un court roman ayant été très bien accueilli.
    Huit nouvelles pour cet ouvrage au titre très poétique.
    Une femme auteure en résidence sur l'île Achill dans la maison où vécut l'écrivain allemand Henrich Böll, reçoit la visite d'un compatriote de ce dernier. La visite est tout, sauf courtoise, le visiteur désagréable, alors la vengeance sera littéraire. Et comme le précise le titre de la nouvelle "La mort lente et douloureuse".


    Dans la nouvelle qui donne son titre au livre, nous assistons à un mariage dans une commune rurale. Un homme suit cela de très près, les us et les coutumes en vigueur, les familles des mariés, la cérémonie et le banquet, la boisson qui coule à flot, les danses, bref un mariage semblable à tant d'autres. Sauf que c'est la maitresse de cet homme qui en épouse un autre! Un choix draconien et un problème de conscience, pour lui la décision fut dure à prendre. Une très belle histoire.
    "La fille du forestier " est une narration cruelle sur deux niveaux, la vraie, un mariage; faute de mieux, le temps qui passe, le mari qui travaille et une existence sans joie pour l'épouse jusqu'au jour où un représentant arrive à la ferme. Un soir de veillée la femme, conteuse de talent, narre l'histoire d'un couple, une épouse insatisfaite, un représentant, l'adultère qui en résultera, et la naissance d'une fille. Avant l'embrasement final. Peut-être le meilleur récit du livre.
    "Renoncement" est écrit d'après une anecdote trouvée dans "Mémoires" de John McGahern. Et effectivement l'ambiance rappelle beaucoup le roman "La caserne" qui se passe dans un baraquement militaire où son père était brigadier.
    "La nuit des sorbiers" est un texte des plus étranges mêlant superstitions et vieilles croyances celtiques. Une femme guérisseuse, un homme qui a pour seule compagnie une chèvre, des marins venus d'Inis Mór, plonge le récit au cœur de légendes anciennes.
    Une jeune fille contrainte au départ pour les U.S.A. était monnaie courante, mais ici le motif est diffèrent. Pour son frère peut-être que l'exil sera dans son propre pays s'il quitte la ferme familiale. Le pourra-t-il ? Un texte très fort sur un monde rural hypocrite où la loi du silence est la plus forte. La présence d'un prêtre nous rappelle le poids du catholicisme dans ce pays. Des hommes et des femmes qui se marient pour ne pas finir dans la solitude la plus absolue, mais pas beaucoup de ces mariages sont réussis. Un homme une femme et des chevaux, ces derniers ont plus d'importance que le mari, alors maintenant il est seul. Un chinois médecin des corps et des âmes, une femme qui elle aussi a fait un choix et qui le regrette, son petit fils lui subit son beau-père millionnaire.
    Le monde rural irlandais a un sentiment exacerbé dans le fait de posséder sa propre terre. Est-ce dans leur subconscient le résultat des expropriations paysannes aux moments des grandes famines ? On retrouve cette dénonciation dans "Le champ de Katleen" de William Trevor où un père sacrifie sa propre fille contre un peu de terre.
    A noter qu'une nouvelle se passe aux États-Unis, ce qui est moins que dans"L’antarctique", son précédent recueil.
    Un très bon livre qui met Claire Keegan dans la liste des grands nouvellistes d'Irlande. Il y a un peu d'Edna O'Brien dans l'observation des paysans irlandais, avec aussi ce don pour appuyer où cela fait mal, religion, hypocrisie et grande misère sexuelle.
    Je suis réconcilié avec les écrits de Claire Keegan.


  • par (Libraire)
    4 septembre 2012

    Lancinante, la petite musique de Claire Keegan reste gravée longtemps dans la mémoire, et ce, pour notre plus grand bonheur, avec ces huit nouvelles délicates et émouvantes. L'Irlande d'aujourd'hui, ses traditions, ses légendes et sa terre sont présents à chaque ligne dans ces histoires au ton parfois incisif, mais toujours précis et où la poésie n'est jamais loin.